Apolline* dit être « sortie de l'amnésie juste avant le confinement », en 2020. Elle porte alors plainte contre l'artiste Yohann Quëland de Saint-Pern au commissariat de Saint-André, à La Réunion, pour des faits remontant à 2014. Dans le procès-verbal du dépôt de plainte, que nous avons pu consulter, elle raconte. Alors qu'elle séjourne dans un lieu associatif au Tampon pour préparer une exposition, sans moyen de se rendre sur place chaque jour, l'homme, alors professeur à l’École supérieure d’art de la Réunion (ÉSA Réunion) – poste qu'il a occupé de 2012 à 2022 –, lui aurait offert de loger chez lui, non loin de son atelier. Pendant une quinzaine de nuits, il l'aurait agressée sexuellement, des actes dont elle ne se souvient pas ou très peu. « Black-out », rapporte-t-elle dans sa plainte. La jeune femme pense avoir été droguée par l'ancien professeur. Elle se souvient des matinées où elle se sent « épuisée, pas considérée, mal traitée » : « Tout me paraissait sordide, il ne me parlait pas, ne me regardait pas. » Cinq ans après le dépôt de sa plainte, celle-ci n’a toujours pas été enregistrée au parquet. « C’est une violence de plus pour moi », ajoute Apolline. Présumé innocent, Yohann Quëland de Saint-Pern fait savoir, par l'intermédiaire de son avocate maître Merlier, qu'il « dément catégoriquement les accusations portées à son encontre. Il n’a jamais été convoqué ni entendu dans le cadre des allégations mentionnées. Il réaffirme son entière disponibilité pour coopérer avec la justice. »
Constance*, ancienne étudiante à l’ÉSA Réunion, a rencontré Yohann Quëland de Saint-Pern lors de sa troisième année, en option vidéo. La jeune femme se souvient : « À la fin des cours, il bloquait la sortie et insistait pour qu’on aille boire un verre. J’essayais de trouver des excuses pour décliner. Ça a été le jeu du chat et la souris pendant près d’un an. » Sarah* explique de son côté que Yohann Quëland de Saint-Pern « s’arrangeait pour (qu’elle) parte en dernier du cours ». Un jour, alors qu’elle était seule avec lui, l’enseignant l’aurait examinée de la tête aux pieds avant de lui dire : « J’ai faim. » Dans son témoignage auprès du cabinet d'expertise Egaé, auquel l'école a commandé un rapport suite à plusieurs signalements, la jeune femme se souvient d'un vernissage dans une galerie, lors duquel l'ancien professeur « passait trop près d'(elle), il y avait des frottements. Je l’ai senti passer au niveau de mes fesses ». Pauline* n’est pas restée longtemps à l’ÉSA Réunion, mais ses souvenirs de la soirée d’intégration sont précis. Le professeur se serait arrêté devant elle : « Il pose ses mains sur mes épaules et me regarde droit dans les yeux en me demandant si je veux aller dans sa voiture », raconte-t-elle. Elle poursuit : « Je me suis figée. J’ai fait demi-tour et je suis partie tout de suite. » Elle n'est jamais allée à son cours, auquel elle était pourtant inscrite.
Procédure judiciaire
Les étudiantes évoquent le « tabou » qui entourait alors les comportements de Yohann Quëland de Saint-Pern au sein de l’établissement. « La fréquentation de l’école a baissé, les étudiants n’avaient plus envie de venir sur le campus tant l’ambiance était lourde », étaye un enseignant qui préfère garder l’anonymat, tandis que Constance ajoute : « On était malades d’aller à l’école. » Deux professeurs évoquent les « blagues salaces » et les nombreuses réflexions du professeur au sujet des étudiantes. « Il avait un radar pour déceler les personnes fragiles et talentueuses », poursuit l’un des deux.
En 2019, une lettre anonyme évoquant le mal-être à l'école est envoyée à sa directrice, à la Direction des affaires culturelles de l’Océan Indien (DAC-OI) et au procureur de la République de La Réunion. « Ça a créé un cataclysme dans l’école », se remémore un professeur. Une procédure judiciaire est ouverte. Contactée, Véronique Denizot, procureure de la République, confirme que le dossier de 2019, dont son prédécesseur Éric Tuffery a été saisi, est toujours en cours, ainsi qu'un nouveau dossier, dont elle a été elle-même saisie en 2022. Contacté par L'Hebdo, le ministère de la Culture confirme également avoir reçu, le 19 juin 2019, un signalement concernant des faits reprochés à un professeur de l’ÉSA Réunion. La directrice de la DAC-OI avait alors diligenté une enquête interne, mis en place une cellule d’écoute pour les étudiantes, et demandé une mesure conservatoire de suspension du professeur en question. Selon nos informations, Yohann Quëland de Saint-Pern n'a pas été suspendu. En 2020, il a été placé en arrêt maladie, jusqu'en 2022, date à laquelle il a quitté son poste.
La situation est mentionnée lors du conseil d’administration de l’école d’art, le 29 janvier 2021. Dans son compte rendu, la question d’une différence de traitement entre deux professeurs mis en cause pour des agissements similaires est posée. Dans le document dont L'Hebdo a pu obtenir une copie, une membre du CA s'étonne : « Il a été demandé au président, par mesure de protection des étudiants, de suspendre cette personne, et cela n’a pas été fait. Il a soi-disant eu un avertissement dont on n'a jamais eu la preuve. » Interrogée, Patricia de Bollivier, qui était alors directrice de l'école, indique qu'il n’est « techniquement pas possible de suspendre un agent en arrêt maladie ». Et d’ajouter : « L’enquête administrative a pu se dérouler sans que le professeur soit présent dans l’établissement. »
L'ADIAF, association de collectionneurs qui organise notamment le prix Marcel Duchamp, a elle-même été alertée, suite à un projet avec la BOX, lieu d'art cofondé en 2014 par Yohann Quëland de Saint-Pern au Tampon. L'un des responsables de l'ADIAF témoigne auprès de L'Hebdo avoir « reçu plusieurs alertes de la part d’artistes et curateurs au sujet d'une structure privée de l’île de La Réunion et de son cofondateur ». Il ajoute : « Conformément aux règles éthiques de l’association, nous nous imposons, en cas d’alertes répétées sur une structure ou une personne, un “devoir de vigilance”, c’est-à-dire un gel de tout potentiel partenariat, direct ou indirect, avec la structure ou personne concernée, jusqu’à complet éclaircissement (en particulier juridique). »
Écosystème fermé
Le 18 février 2020, un groupe d’élèves envoyait un long courrier à Patricia de Bollivier, questionnant la prise en compte « tardive » de la lettre envoyée quelques mois auparavant. L’e-mail interroge également la manière dont la direction a mis en place la cellule d’écoute : le recueil de témoignages se serait fait dans un bureau face à celui de la directrice, ne garantissant pas l’anonymat. À ce sujet, Patricia de Bollivier indique que « les bureaux de la directrice des études et de la coordinatrice de la vie scolaire ne sont pas dans la même partie du bâtiment, ce qui permettait des échanges anonymes ». Elle ajoute : « Nous avions cependant bien pris note de l’inquiétude des étudiants et étudiantes à ce sujet, aussi les autres enquêtes ont pu être réalisées dans une salle de classe éloignée du pôle administratif, ou en visio, notamment lors des auditions faites par Egaé. »
Plusieurs étudiants ou professeurs interrogés nous ont cependant fait part de pressions qu’ils et elles auraient reçues de la part de la direction. Une professeure affirme que son contrat n'a pas été renouvelé après qu'elle a été la première à rapporter les alertes. Patricia de Bollivier rejette les accusations de harcèlement : « Si le dialogue était difficile avec certains agents, je n’ai toutefois pas eu connaissance d’une plainte déposée à mon encontre. » Elle reconnaît : « Une réelle défiance s’était installée, alimentée par le fait que le professeur incriminé se trouve être mon ancien compagnon, et que de ce fait, aux yeux de mes détracteurs, je ne pouvais pas être impartiale. » Un nouveau directeur a pris ses fonctions à l’ÉSA Réunion en 2022.
En janvier 2025, l’exposition « À échelle humaine » à la BOX était annoncée sur les réseaux sociaux. L'initiative d’un collectif d’artistes a pour but de venir en aide aux habitants de Mayotte, dévastée par le cyclone Chido. La première liste d'artistes est rapidement éditée : le nom de Yohann Quëland de Saint-Pern est retiré quelques jours après l’annonce de l’événement. Regroupant expositions, laboratoire de recherche, résidence et stockage, la BOX s’est fait une place dans l’écosystème de l’art contemporain réunionnais et a reçu des soutiens institutionnels, comme en 2023 dans le cadre du programme « Mondes nouveaux » du ministère de la Culture. Si certaines de ses victimes présumées craignent pour leur carrière et préfèrent ne pas témoigner, c'est, disent-elles, en raison de l'intégration de Yohann Quëland de Saint-Pern dans un réseau local bien établi. « Moi aussi j’avais envie d’être artiste, confie Apolline. Mais j’ai renoncé car il n’y avait pas moyen d’éviter mon agresseur. Tout ce monde se protège. »
*Les prénoms ont été modifiés.

DR.

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Photo : Facebook / La BOX.

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