« La peinture est morte… Vive la peinture ! » Tel est l’adage qui résumerait l’étonnant destin d’un médium dont on a souvent raillé la décrépitude, dans les institutions et les écoles d’art, avant de le revoir s’imposer ces cinq dernières années. À titre d’exemple, le musée d’Art moderne de Paris a récemment offert une rétrospective à Eugène Leroy (1910-2000) et Jean Hélion (1904-1987), pionniers du travail sur la matière et du retour à la figuration, tandis qu’au printemps dernier, une joyeuse génération de peintres quadragénaires s’invitait le temps d’une journée au musée d’Orsay, sous l’impulsion de Thomas Lévy-Lasne, et que les plus jeunes attisent l’intérêt du marché sitôt diplômés des Beaux-Arts (Dhewadi Hadjab, Léa Toutain, Milène Sanchez).
Une démarche transgénérationnelle
C’est d’ailleurs dans ce sillon que s’est inscrite l’exposition « Immortelle », consacrée à la « vitalité de la jeune peinture figurative » au MO.CO. au printemps 2023, sous l’égide de Numa Hambursin, directeur de l’institution, et Amélie Adamo, historienne de l’art et autrice d’ouvrages de référence sur la peinture de la fin du XXe siècle. « L’exposition du MO.CO. fut un succès, mais des critiques ont été émises pour nous dire que les anciens étaient absents et qu’il y avait un problème de génération. On s’est alors dit que l’on ne pouvait pas s’arrêter là, et qu’il nous faudrait parler de cette généalogie, rappelle Numa Hambursin. Guillaume Piens, directeur d’Art Paris, nous a alors proposé de prolonger notre propos à travers cette sélection ouverte aux générations précédentes. Car la réussite des jeunes doit quelque chose à leurs aînés, qui ont continué à produire de la figuration indépendamment des effets de mode. » Parmi les 130 artistes exposés au MO.CO., une poignée seulement se retrouve au Grand Palais (Ronan Barrot, Marion Bataillard, Youcef Korichi, Laurent Proux…), preuve que ce renouvellement curatorial s’appuie sur un vivier inépuisable garnissant les fonds des galeries, au-delà de la triomphante Figuration narrative des années 1980.
Les paradoxes féconds de la peinture
« Nous avons ainsi souhaité montrer trois générations – aînés, médians, jeunes –, et exposer une diversité d’esthétiques et d’univers représentative de l’histoire de l’art, complète Amélie Adamo. Nous rendons compte des tensions majeures qui habitent la peinture depuis la modernité, au-delà des clivages de style. » La sélection s’articule en effet autour de trois paradoxes : la figuration et l’abstraction, le contemporain et l’intemporel, l’engagement ou le retrait face au monde. « Parler du clivage figuration-abstraction nous paraît désormais obsolète », affirme la curatrice. Ces deux notions cohabitent par exemple sur les tableaux empâtés de Ronan Barrot (galerie Claude Bernard), ou chez Vincent Bioulès (né en 1938, représenté par la galerie La Forest Divonne), qui a appartenu au mouvement Support/Surfaces et peint également sur le motif, alors que chez Patrice Trigano, Hélion est le premier à retourner à la figuration dès l’après-guerre. Le temps de la peinture s’avère quant à lui complexe et « fonctionne par halos », selon Numa Hambursin. « On voulait sortir d’une vision linéaire. Les peintres dialoguent en réalité avec l’art ancien et travaillent par citation. » Ainsi de Laurent Proux qui évoque Poussin et Courbet comme source d’inspiration chez Semiose, d’Agnès Thurnauer qui rejoue des odalisques chez Michel Rein, et d’Oda Jaune chez Templon, dont l’influence surréaliste est manifeste.
Le tragique de l’histoire
Pour les commissaires, la peinture demeure un engagement à plus d’un titre. « Peindre dans l’atelier exige un temps long. Prendre ce temps, c’est un geste politique contre le zapping qu’instaure la peinture instagrammable », défend Numa Hambursin. Amélie Adamo souligne à son tour que cet engagement s’avère « moins frontal » qu’il n’y paraît et embrasse des thèmes sociétaux : l’environnement chez Lévy-Lasne, l’égalité des sexes chez Sabine Monirys (1936-2016), l’identité et l’intimité chez Johanna Mirabel et Léa Toutain. À la question de savoir pourquoi la peinture revient en vogue, les commissaires avancent plusieurs pistes. « La mort de la peinture figurative, c’est très français ! Regardez les États-Unis, ou l’Allemagne avec Georg Baselitz et Neo Rauch : ça n’a jamais cessé. Peut-être que la France a été une île conceptuelle et s’est trouvée en décalage. » Hambursin et Adamo suggèrent enfin que la peinture est profondément liée au retour de l’histoire : « C’est elle qui raconte le mieux les grands rendez-vous tragiques, car elle est un langage universel qui relie les humains. » Un dernier défi, et pas des moindres, attend toutefois la scène française : « Nous comptons sur la foire pour nouer des contacts avec des institutions étrangères, et développer un troisième volet d’exposition faisant rayonner la peinture française au-delà de ses frontières. »

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© Courtesy de l'artiste et galerie Claude Bernard.

© Courtesy de l'artiste et galerie Semiose/Adagp, Paris 2025.

© Photo Pierre Schwartz/Courtesy de l'artiste et galerie La Forest Divonne/Adagp, Paris 2025.

© Photo Florian Kleinefenn/Courtesy de l'artiste et galerie Michel Rein.

© Photo Laurent Edeline/Courtesy de l'artiste et galerie Templon.

© Courtesy galerie Kaléidoscope/Adagp, Paris 2025.

© Photo Bertrand Huet/tutti image/Courtesy de l'artiste et galerie Nathalie Obadia.