En 2023, Héloïse Conesa, conservatrice à la Bibliothèque nationale de France (BnF), organisait l’exposition collective « Épreuves de la matière, la photographie contemporaine et ses métamorphoses », comme un clin d’œil à Jean-Claude Lemagny, commissaire en 1994 à la BnF de « La matière, l’ombre, la fiction », trois mots qui proposaient une belle définition de la photographie. « Travailler la matière en photographie n’est pas un phénomène nouveau. Par vagues dans le temps, les photographes se sont intéressés à la matérialité du médium », précise Héloïse Conesa. Pour Dominique de Font-Réaulx, directrice de la programmation culturelle au Louvre et spécialiste de la photographie du XIXe siècle, ce travail de la matière se manifeste pour diverses raisons et sous différentes formes. Notant qu'il y a incontestablement un goût prononcé, dans la jeune génération, pour des techniques photographiques anciennes, la présidente du jury du prix Camera Clara (qui récompense un artiste travaillant à la chambre photographique) observe : « C’est une façon de redécouvrir le champ photographique, la matrice même. Beaucoup de jeunes photographes délaissent le numérique pour l’analogique et certains s’imposent des contraintes en travaillant à la chambre. »
Préserver l'essentiel
Le photographe Julien Mignot aime questionner la matière. Se cantonner au tirage simple en deux dimensions est pour lui une véritable frustration. Que ce soit dans sa série « Screen Love », qui vient figer dans des boîtes en plexiglas des photographies de fantasmes aseptisés, ou dans « Temps présent », tirée sur papier Fresson, il est toujours question du rapport au temps et à la matérialité. « Lorsque je travaille sur “Temps présent”, qui nécessite une chambre photographique lourde et imposante, et une journée entière d'exposition à la lumière du soleil, il y a un aspect performatif. C’est aussi ce qui m’intéresse et qui fait sens », affirme l'artiste.
S’imposer une contrainte pour défier son art, faire un pas de côté pour s’extirper du flux constant de l’image consommée et consommable… Les photographes d’aujourd’hui se forment à des techniques variées, et n’hésitent pas à vivifier leur médium, brouillant ainsi les pistes. On est étonné face aux œuvres d’Eloïse Labarbe-Lafon, qui retravaille ses tirages argentiques à la peinture appliquée partiellement au doigt. Le rendu est onirique, les couleurs fondues, et l’émotion dépasse le réalisme photographique. Pour Fabien Dettori, la frontière entre photographie et peinture est aussi fine que les feuilles d’or qu’il utilise dans son processus créatif. « Mon but est de capturer l’émotion ressentie lors de la prise de vue, et un simple tirage ne serait pas suffisant, révèle le photographe plasticien. Je travaille dans un premier temps au Polaroid, à la chambre, et j’extrais ensuite du tirage la gélatine, que j'appose sur de la feuille d’or. C’est comme si je préservais l’essentiel. Je peins ensuite par-dessus pour texturer le tout. »
Des photographies qui ne sont pas des images
Si les réseaux sociaux et les smartphones ont permis à tout un chacun de faire des photographies, de les modifier et les partager dans la plus grande immédiateté, certains photographes veulent sortir de ce processus par l'expérimentation technique, se faisant apprentis sorciers jusqu’à obtenir une image qui fasse sens, tant sur le fond que sur la forme. « Derrière ce que l’on pourrait sentir comme une appétence pour la matérialité, il y a surtout un goût pour la liberté, affirme Michel Poivert, historien de la photographie. Toutes ces expérimentations empiriques entre les matériaux, les chimies, les substances ou la lumière traduisent avant tout la possibilité pour les photographes de mettre les mains dans le moteur, en quelque sorte. » Pour Maxime Riché, auteur du remarquable projet photographique « Paradise », la photographie doit engager : le spectateur ne doit pas être passif face aux images. Quand il inclut de la matière dans ses émulsions – comme les cendres ramassées après les grands feux californiens, utilisées pour rehausser les noirs de ses tirages –, c'est pour faire sens. Tout comme l’usage de la pellicule infrarouge qui, en entrant en contact avec le vert de la chlorophylle, modifie le spectre coloré, et signale ainsi le danger toujours présent dans ces lieux.
Bidouiller, expérimenter, tout tenter pour sortir de cette platitude numérique. C’est aussi le leitmotiv de Mustapha Azeroual, lauréat du prix BMW Art Makers 2024. Depuis une vingtaine d'années, son travail à la gomme bichromatée, aussi technique que poétique, fait apparaître l’image par couches de pigments sur du papier aquarelle. « Plus j’avance dans mon utilisation de ce procédé, plus les questions que je me pose sont celles d’un peintre et non plus d’un photographe », fait-il remarquer.
Chez de nombreux artistes expérimentateurs, il n’y a plus d’image. Plus on est dans la matière, plus on est dans l’invisible. Et plus on est dans le concret, plus on s’éloigne de l’image. Michel Poivert se réjouit de cette révolution : « C’est extraordinaire de voir des gens formés à la photographie, qui en connaissent l’histoire et qui travaillent des produits photographiques, produire des photographies qui ne sont pas des images. C’est une sorte de renversement de modèle. » Un modèle qui attire un nombre croissant de praticiens et de collectionneurs également curieux de ces objets hybrides, qui taquinent la photographie traditionnelle et offrent la certitude de l’unicité.

© Grégory Copitet.

© Grégory Copitet.

© Grégory Copitet.

© Grégory Copitet.

© Grégory Copitet.

© Laurence de Terline.

© Catherine Peter, 2020.

BNF © Dominique Desrue.

© Maxime Riché.

© Fabien Fourcaud.

© Hervé Boutet / Photo Synthèse / BnF.

© Hervé Boutet / Photo Synthèse / BnF.

© Alain Delorme.

© Adagp, Paris, 2025.

© Adagp, Paris, 2025.

© Adagp, Paris, 2025.

Crédit à confirmer.

Courtesy Galerie Intervalle. © Julien Mignot.

Courtesy Galerie Intervalle. © Julien Mignot.

courtesy Galerie Esther Woerdehoff. © Julien Mignot.

Courtesy de l’artiste.

© Eloïse Labarbe-Lafon.

© Eloïse Labarbe-Lafon.