Par Katia Yezli
Des artistes de tous les continents ont pris part au bouillonnement créatif et intellectuel de la première moitié du XXe siècle. Ils furent nombreux, particulièrement pendant l’entre-deux-guerres, à séjourner dans les centres de la modernité en Europe et ailleurs… Notamment à Paris, doté d’un écosystème de l’art attractif et d’un marché dynamique, mais aussi capitale d'« Expositions universelles » censées contenir le monde dans une vision coloniale alors à son apogée.
Pourtant, près d’un siècle plus tard, les scènes modernes dites « extra-occidentales » (expression que certains réfutent, car elle pose l’Occident en référent) restent encore mal connues et peu étudiées. Cette marginalisation est d’autant plus incompréhensible qu’« il n'y aurait pas eu de modernité en art, du moins telle qu’on la connaît aujourd’hui, sans ces artistes et intellectuels du monde entier, ces échanges et circulations, affirme Catherine Grenier, historienne de l'art et actuelle directrice de la fondation Giacometti. Notamment dans le Paris très cosmopolite des années 1910-1930, qui a agi comme un creuset ». L'ancienne directrice adjointe du musée national d'Art moderne appuie : « S'il y avait eu seulement Fernand Léger, Henri Matisse ou Marcel Duchamp, qui est parti aux États-Unis dès 1915, cela n'aurait pas suffi à faire la modernité, c’est certain. Le modernisme s'est énormément inspiré et nourri de sources extra-européennes, qu'il s'agisse du Moyen-Orient, de l'Asie ou de l’Afrique. » Et d'insister : « On a beaucoup parlé de “centre” et de “périphérie”. Or non, la modernité n'est pas partie d’un centre, qui aurait essaimé vers des périphéries. Ce sont plutôt des flèches qui sont allées absolument dans tous les sens. Il est important de rappeler cette complexité. »
Résistances
On observe toutefois depuis plusieurs années des avancées, avec un intérêt plus marqué pour les modernités qui se sont développées hors d'Europe et d'Amérique du Nord. Non seulement dans la recherche académique, mais aussi à travers des expositions dans de grandes institutions muséales occidentales, notamment à Paris – « Présences arabes - Art moderne et décolonisation. Paris 1908-1988 » au musée d’Art moderne en 2024, « Tarsila do Amaral. Peindre le Brésil moderne » cet hiver au musée du Luxembourg, « Lê Phô, Mai-Thu, Vu Cao Dam. Pionniers de l’art moderne vietnamien en France », au musée Cernuschi (jusqu'au 4 mai) –, à New York – « Surrealism Beyond Borders » au Metropolitan Museum, en 2021 –, à Londres – « Nigerian Modernism » à la Tate Modern (à partir du 9 octobre) –, ou encore à la biennale de Venise en 2024, en particulier dans la section sur les abstractions.
Cependant, il reste encore des résistances. Certaines institutions peinent à être convaincues de l’importance des modernités hors des circuits traditionnels et de la nécessité à repenser un canon moderniste rigide et eurocentré. Conçu dans cet esprit et informé par les « pensées du décentrement », l’accrochage emblématique «…